Au sein du groupe L.S.C. Engineering, qui compte plus de 300 employés dans 14 entités basées dans 3 pays européens et en Afrique, le bureau d’études InterAlia est spécialisé dans la protection des ressources naturelles, en particulier l’eau et les sols. Il travaille en collaboration avec les institutions publiques responsables des volets eau, sols, agriculture et forêts, nature et environnement, mais aussi des bâtiments et de l’urbanisation dans une logique globale où ces différents aspects interagissent.

 

Comment le bureau d’études InterAlia intervient-il dans les projets d’urbanisme et de construction ?

Jacques Nau : Nous intervenons dans la planification urbaine, en particulier dans les zones où il y a un lien entre milieu urbain et milieu rural, et sur 4 thématiques principales : la planification territoriale, l’érosion des sols, l’agriculture urbaine et l’écoconstruction.

Paolo Martalò : Notre métier est de rassembler les exigences de l’urbanisation et celles du milieu naturel. Notre méthodologie est basée sur l’analyse du contexte environnemental pour évaluer les impacts d’un projet et proposer des solutions qui placent la biodiversité et la nature en son centre. Ces dernières deviennent alors des facteurs qui le structurent et non plus des éléments qui viennent s’y greffer. Adapter le projet aux caractéristiques de son environnement, et non l’inverse, est la direction à prendre pour développer des projets ciblés sur le territoire. Nous cherchons donc à intervenir dès la planification de manière à pouvoir anticiper le lien entre ville et nature.

Anne Clérin : En plus d’anticiper, il s’agit même d’optimiser. Nous voyons la ressource naturelle non pas comme une contrainte avec laquelle l’urbanisation doit composer, mais comme une opportunité à valoriser. Planifier, c’est aussi identifier les zones porteuses d’une richesse écosystémique, d’une potentialité, pour définir le meilleur usage au meilleur endroit.

 

Quelle est votre vision de l’agriculture urbaine ?

PM : Historiquement, les territoires urbains et ruraux ont toujours été divisés. Le défi auquel nous devons répondre aujourd’hui est de décloisonner ce rapport pour créer une continuité avant tout écologique entre ces deux milieux. L’agriculture urbaine, mais aussi périurbaine, est un instrument que la planification peut utiliser pour sup-porter la reconstruction de cette relation pour créer des villes riches en biodiversité et une qualité de vie plus élevée.

AC : Décloisonner, augmenter les flux et la perméabilité sont des mots-clés dans la relation ville/campagne et ce, à plusieurs niveaux. L’agriculture urbaine a de multiples fonctions dont la principale est la continuité écologique, mais elle agit aussi par exemple sur le paysage, la régulation du climat urbain, la protection des ressources (eau, sol, air), l’accès à une alimentation locale de qualité, le bien-être, le lien social, etc. Notre mission commence toujours par la définition des fonctions recherchées et des objectifs attendus. Ensuite, pour les mettre en œuvre, des pratiques prises isolément ne suffisent pas : il faut plus que des toitures vertes et des serres, il faut aussi une combinaison d’aménagements et d’espaces diversifiés. On peut citer les noues et les bassins (qui visent à intégrer la gestion des eaux pluviales et la maîtrise des flux de ruissellement), les espaces verts et la façon dont ils sont conçus et entretenus (par écopâturage à l’aide de moutons plutôt que de manière mécanique, par exemple), les espaces et potagers collectifs (avec les rôles sociétal et pédagogique qu’ils revêtent), l’utilisation de variétés locales d’arbres fruitiers (rôle patrimonial), etc. En outre, une serre intensive en toiture, prise seule, sera difficilement rentable économiquement. Elle a donc du sens si elle est combinée à d’autres éléments moins technologiques, mais aussi et surtout si elle est intégrée dans une programmation globale et écosystémique de l’agriculture urbaine et périurbaine.

 

Lorsqu’on parle de décloisonnement, on voit bien ce que la campagne peut apporter à la ville, mais, à l’inverse, qu’est-ce que la ville a à offrir à la campagne ?

PM : Il faut favoriser l’échange entre ces deux cultures que sont d’un côté la ville qui a toujours été le lieu de la technologie et de la modernité, de l’autre côté la campagne qui était plus traditionnelle. Concrètement, une relation plus étroite avec les villes peut offrir à l’agriculture de nouveaux modèles économiques et de nouveaux marchés, et en même temps, permettre aux citoyens d’accéder à des aliments distribués en circuit court, produits de manière durable par des producteurs proches et sur des terrains et des paysages qu’ils connaissent. C’est le développement d’une nouvelle conscience territoriale.

AC : La ville peut apporter à la campagne des opportunités de valorisation de sa production, de développement de filières et de chaînes de valeurs. Par exemple, un des projets que nous menons part de la volonté de protéger les ressources en eau. Cela nécessite de s’orienter, sur certaines parcelles, vers des cultures à faible impact, qui demandent peu d’intrants, comme le chanvre ou le miscanthus. Ces cultures ne se développeront que si elles bénéficient de débouchés. L’écoconstruction, notamment, constitue en ce sens une belle opportunité, où les synergies entre utilisateurs et producteurs sont encore à renforcer.

JN : Un élément-clé est aussi la cohésion sociale. La différence est aujourd’hui très marquée entre des villes qui deviennent de plus en plus grandes et les campagnes et cela risque de poser des divergences sociétales à l’avenir si on ne parvient pas à rassembler ces différents modes de vie.

AC : C’est d’ailleurs cette volonté d’être un facilitateur dans la création d’interactions qui est l’origine de notre nom. Protéger l’eau, les sols, aménager des villes, cela ne fonctionnera que si on renforce les partenariats non seulement au niveau de l’organisation pratique d’une filière, mais aussi au niveau des relations entre citoyens, décideurs politiques, acteurs économiques.

 

Face au problème de la saturation des décharges, l’agriculture périurbaine pourrait-elle constituer un débouché pour l’évacuation des terres d’excavation ?

JN : Le cadre réglementaire actuel ne prévoit pas de telles démarches. Il faut demander des autorisations, ce qui est coûteux en termes de délais et d’argent, et elles risquent d’être refusées par principe de précaution, car on manque encore de retours d’expériences sur le sujet. Le but serait donc d’alléger les lourdeurs administratives et de mettre en place des projets pilotes.

AC : La charnière qui fait encore défaut entre les contraintes administratives, le manque de feedback et le besoin de projets pilotes serait de poser des balises techniques sur la valeur agronomique et écosystémique d’un sol. Cela permettrait de définir quel sol peut être valorisé à quel endroit.

PM : Le sol n’est pas une matière inerte, mais un écosystème qui contient une grande biodiversité. Il existe des centaines de types de sols au Luxembourg. Transférer des terres d’excavation est une opération qui doit être étudiée sur la base des caractéristiques du site de départ, du site de destination, des deux environnements et de l’objectif du projet d’amélioration (enrichir le sol pour le rendre plus fertile, modifier sa texture pour améliorer sa capacité à retenir l’eau, etc.). Cela limite forcément les possibilités parce qu’il faut toujours trouver une sorte de « couple » d’environnements complémentaires. Mais, à notre avis, cela peut générer aussi beaucoup d’opportunités. Il existe plusieurs exemples dans le monde de modification anthropique du profil du sol pour des objectifs spécifiques (par exemple, en Italie du Nord, dans la culture du riz).

JN : Au Luxembourg, nous avons des stratégies nationales Zéro déchets et Économie circulaire, nous construisons beaucoup, nous n’avons pas assez de décharges pour accueillir toutes les terres d’excavation et une partie de nos agriculteurs exploitent des terres défavorisées. Dans ce contexte, ce type de solution serait en théorie idéale, et c’est une question qui mérite d’être étudiée. En tant que bureau d’études, avec notre connaissance du milieu agricole luxembourgeois, nos connaissances des administrations compétentes et nos capacités techniques, nous pourrions réaliser des diagnostics et analyses dans le cadre de projets pilotes dans ce domaine, mais aussi effectuer un monitoring, qui est indispensable pour vérifier comment l’écosystème récepteur réagit aux transformations.

Le fait que nous avons une variété géologique et pédologique très importante est un challenge important car il limite les possibilités de sites récepteurs. On pourrait avoir les mêmes discussions sur les matériaux d’écoconstruction qui, après déconstruction des bâtiments, pourraient venir amender des terres plus pauvres avec de la matière organique ou augmenter le pH des sols trop acides. Mais, à nouveau, pour valoriser ces déchets, il faut effectuer toutes les analyses et études nécessaires, et obtenir des autorisations qui sont soumises à la réalisation de projets très concrets en amont.

 

Quelles sont les conditions à mettre en place pour que cela se déploie dans les années à venir ?

PM : La condition de base serait de valoriser l’expérience acquise dans des projets pilotes pour mieux structurer les démarches administratives. La seconde serait de faire de la biodiversité un facteur structurant des projets, grâce au développement de l’interface ville/campagne. Ensuite, si on réalise des projets qui apportent des bénéfices écosystémiques à la société, celle-ci devrait prendre en charge au moins une partie des coûts (via le paiement d’un service environnemental).

AC : Concernant les projets pilotes, les initiatives publiques ont un rôle d’exemple et de guide, mais il est important de soutenir aussi les initiatives privées, qui constituent souvent un moteur qui va en entraîner d’autres.

 

 

Rédaction : Mélanie Trélat

 

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